Gardien du trésor de la maison Louboutin : le département archives et patrimoine

Rencontre avec Delphine Grenat

Heritage and Archives Manager

10 Juillet 2021 

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Le département Archives et Patrimoine figure parmi les services clefs et incontournables des maisons de Luxe. A la fois sources d’inspiration et témoins de l’histoire des maisons, les pièces composant ce service constituent un véritable trésor.
La maison Christian Louboutin, dont la particularité est d’être présidée par son fondateur, est aujourd’hui à l’honneur sur Tous en Scène.

En charge du département patrimoine et archives de la prestigieuse “maison aux semelles rouges”, Delphine Grenat nous ouvre les portes de ce prestigieux service qu’elle anime depuis sa création en 2016.

Tous en scène : Christian Louboutin est à la tête de la maison éponyme qui fête ses 30 ans de création. Quelles sont les origines de la création du service archives et patrimoine ?

Delphine Grenat : La maison Louboutin est née en 1991, un vivier de pièces avait déjà été constitué de façon intuitive et informelle par Nazak, une des premières collaboratrices de la maison. Soucieuse de l’archivage des créations, elle avait soigneusement rassemblé et préservé des souliers ainsi que des cahiers de livraison manuscrits datés de 1991 ! Nous lui devons donc la conservation de la toute première collection Louboutin.
Au début des années 2000, Hamish Bowles sensibilise Christian sur l’importance de la bonne conservation et protection des créations. Avec sa collection de plus de 3500 pièces, Hamish Bowles, rédacteur en chef du Vogue Américain, est l’un des plus grands collectionneurs de mode. Le service patrimoine est né quelques années plus tard en 2016, sous l’impulsion des fondateurs de la maison : Christian Louboutin et son associé Bruno Chambelland.
La création de ce service après « seulement » 24 ans d’existence de la Maison a pu surprendre et intriguer, en laissant penser que l’on crée un service patrimoine à titre posthume du créateur. Être aux côtés de notre fondateur est d’une grande richesse pour nous et notre département : il n’y a aucune place à l’incertitude !
Depuis, nos objectifs sont toujours les mêmes : protéger, pérenniser et mettre en valeur notre patrimoine.

TES : Quel est le rôle du service patrimoine, à qui sont destinées ces archives ?
D.G. : Les pièces présentées dans le cadre d’expositions sont destinées au public. Ces pièces contribuent à comprendre l’univers et les origines de la maison. À l’occasion de visites privées, j’ai été très touchée de rencontrer les premières clientes de Christian Louboutin, qui portaient les premiers souliers de la maison !
De façon plus pérenne, le service patrimoine permet la formation des nouveaux collaborateurs en interne quant à l’histoire de la maison. Les archives donnent du sens et un sentiment d’appartenance à une histoire. Nos pièces donnent des clefs de compréhension de l’ADN de la maison, en termes d’intégration, cela est précieux.
Les archives sont évidemment aussi source d’inspiration pour la création et le design des nouvelles collections : pour garder une ligne conductrice dans l’identité visuelle.
TES : Comment s’opère la sélection de vos archives ?

D.G. : Chaque saison, les créations sont prolifiques et infinies ! (rires) Il serait physiquement impossible de tout conserver. Christian a lui-même un rôle actif dans la sélection des archives. Nous conservons deux grandes catégories de pièces : les créations et les outils de communication. Les créations regroupent les souliers, les pièces de maroquinerie, la beauté mais aussi, les « goodies » comme les foulards et les pin’s offerts aux clientes.
Les décors de vitrine, les invitations, les shootings photos, les catalogues, les vidéos, les articles de presse, les documentaires audiovisuels, composent quant à eux les archives des outils de communication.
Par ailleurs, notre manufacture italienne dispose également d’archives et de photos d’échantillons des années 90.
Le studio de création et sourcing de matières disposent quant à eux des échantillons des fournisseurs pour les gammes de clous, de strass. Nous conservons aussi les échantillons de matières utilisées pour les commandes spéciales.
Il arrive que des client(e)s et ami(e)s de longue date de Christian se proposent d’enrichir notre collection avec des pièces uniques de la maison. C’est formidable car c’est aussi une façon pour ces personnes de témoigner de notre histoire.

TES : Quelle est la création la plus ancienne de votre patrimoine ?
Soulier maquereau Louboutin © Guillaume Fandel
D.G. : Réalisé à la fin des années 80 le « soulier maquereau » est le soulier le plus ancien de notre patrimoine. Christian l’avait photographié devant l’aquarium de la Porte Dorée ! Ce lieu est vraiment symbolique pour Christian et réaliser l’exposition à la Porte Dorée a bouclé la boucle ! (Rires)
TES : L’histoire de la maison est intimement liée à celle de son fondateur. Certains éléments restent-ils d’ordre privé ?
D.G. : Christian est une personnalité publique, vivante et active ! Sa vie actuelle est privée et il est de mon devoir d’être la moins intrusive possible. Je travaille en lien avec l’assistante de Christian. Si les éléments sont récents, je demande systématiquement la permission avant de les archiver. Si les éléments datent de plus d’une dizaine d’années et sont en lien avec l’histoire de la maison, je lui en signale simplement l’archivage comme par exemple des cartes postales envoyées à des journalistes ou un faire-part de mariage.
Dans le cadre de l’exposition « L’Exhibition[niste] », nous avons replongé dans ses photos d’enfance de Christian pour construire sa biographie. Cela n’aurait pas été possible sans une relation de confiance et de respect. Cette relation est précieuse et indispensable, elle permet le partage.
TES : Comment s’opère la sélection des pièces destinées aux expositions ?

D.G. : L’exposition « L’Exhibition[niste] » a demandé plus de deux années de préparation à notre service.
Nous avons initié notre travail à l’inverse de ce qui se fait habituellement : visant une harmonie visuelle, nous sommes partis de la scénographie pour créer des univers. Chaque salle était ainsi dotée d’une scénographie relatant une histoire particulière.
Nous avons catégorisé les grandes thématiques d’inspirations de Christian à savoir : l’art, le voyage, la sexualité et la femme, le spectacle et le divertissement, l’innovation, l’artisanat, la mode et la couture, et enfin Paris.
Nous avons présélectionné 400 paires sur les 10 000 pièces de nos archives puis attribué une trentaine de modèles à chaque thématique. Le “ théâtre Bhoutanais ” était par exemple l’espace dédié aux spectacles et aux divertissements.

TES : Si vous deviez vous souvenir d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
D.G. : Le palanquin habillait une pièce de l’exposition. Il s’agit d’une pièce de plus de 600 kg aussi extraordinaire que spectaculaire : elle est faite d’argent et signée par les artisans de l’Orfèvrerie Villareal de Séville. Les somptueuses broderies sont l’œuvre de l’atelier du créateur de mode indien Sabyasachi Mukerjee. Au centre de ce palanquin, on retrouve le « soulier de cristal » réalisée dans un bloc de plexiglas par le sculpteur Stéphane Gérard.
TES : Recueillez-vous les témoignages des intentions de création à l’origine d’une collection ?

D.G. : Si l’on ne peut pas suivre l’intention de création derrière chaque soulier, on peut noter l’intention derrière chaque grande thématique de collection. Christian est érudit et curieux de tout, mon rôle est d’analyser et regrouper les informations, c’est passionnant ! Échanger directement avec Christian est une vraie chance : cela garantit la certitude des informations sans laisser place à l’interprétation !
Nous profitons de ces moments d’échange pour parfaire nos connaissances quant aux goûts de Christian. Nous identifions par exemple son intérêt pour tel ou tel peintre, tel ou tel artiste.

TES : Quelles sont les conditions de conservation de préservation de ces pièces historiques ?
D.G. : Les pièces passent par une première réserve à Paris, c’est le moment où nous les photographions, constatons leur état avant de les reconditionner. Ces pièces sont ensuite archivées à Champgillon en Vendée. Un bâtiment a été restauré spécifiquement pour cette fonction d’archivage. Nous sommes sensibles aux conditions de conservation et veillons notamment à l’humidité et aux nuisibles. Depuis la création du service en 2016, nous avons mis en place une photothèque, une plateforme de gestion et de classification pour « sanctuariser » tous les modèles avec des fiches techniques (codes talons, matières, couleurs etc.) en vue d’uniformiser la façon dont sont répertoriées les informations, ceci dans une logique de transmission pour les générations à venir.
Christian Louboutin dans les archives de Champgillon en Vendée ©Alexandre Bailhache (Wall Street Journal)
TES : Pourrions-nous imaginer une exposition permanente de l’univers Louboutin ?
D.G. : Nous disposons de ce lieu incroyable à Champgillon, cela ferait sens dans cette continuité de donner de la visibilité aux archives de la maison.
TES : Quelle est la place du digital dans votre activité ?
D.G. : A la création du service, nous avons commencé par la mise en place de plateformes digitales pour conserver les créations. Aujourd’hui, une application mobile pour consulter les archives à distance est en cours de développement, nous espérons pouvoir la mettre en place rapidement.
Nous avons aussi travaillé sur l’exposition virtuelle de la Porte Dorée en collaboration avec un prestataire qui a fait les captations en 3D. Nous pourrions envisager d’utiliser cette captation pour nos archives à l’avenir.
TES : Comment les réseaux sociaux et le département Patrimoine et Archives cohabitent-ils ?
D.G. : Les contenus des réseaux sociaux émanent d’un contenu développé en interne. Nous disposons donc des éléments des posts et des stories permanentes Instagram dans notre photothèque, cet aspect est sanctuarisé, on ne se pose pas la question. Le département communication est tourné vers l’avenir et le futur, les stories Instagram sont éphémères. Archiver, c’est aussi savoir faire le tri, et pour le moment notre parti pris est de ne pas archiver ces stories éphémères. Le service communication est en charge de revues de presse digitale et des réseaux sociaux, les posts enregistrés sont choisis.
Nous réfléchissons justement actuellement à archiver les articles de notre site « Louboutinworld » . Le contenu inspirationnel est consistant pour l’histoire de la maison. On y retrouve par exemple la toute première présentation virtuelle de Christian Louboutin à Loubi World sur l’application de jeu coréenne Zepeto.
TES : Enfin, conseilleriez-vous aux nouvelles maisons et aux jeunes créateurs de constituer un service patrimoine et archives ?
D.G. : Les maisons sont légitimes pour le faire : quelle que soit leur durée de vie ! Une robe de la maison Jacquemus a fait son entrée au musée et participe à l’exposition « Luxes ». Jacquemus participe à la mode et marque son époque. Le meilleur moment pour créer un service patrimoine et archive est … dès le début de l’histoire ! Le temps est une des notions les plus précieuses du luxe.
Retrouvez un aperçu des facettes de l’univers de Christian Louboutin : L’exhibition[niste]

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