Enlumineur : l’art de créer un univers rayonnant

Rencontre avec Sophie Théodose

Enlumineur Contemporain

18 Mai 2021 

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“Enlumineur” le ton est donné ! L’enluminure est un art pictural qui consiste à “ faire entrer la lumière ” dans les textes anciens. Or, feuille d’or, parchemin, pigments, argent et cuivre sont les principaux matériaux précieux travaillés par un enlumineur. Sophie Théodose exerce ce métier d’exception. Son approche combine un savoir-faire ancestral conjugué à une interprétation contemporaine. Son style unique donne vie à des créations hors du commun. L’éventail de ses réalisations est large : décoration sur-mesure, tableaux, flacons de champagne, lettrines mais aussi armoiries, couronnes familiales, ou encore mobilier ! Châteaux, hôtels de luxe, chapelles, maisons de luxe, les terrains d’expression sont tout aussi vastes. À l’image de ses créations pleines d’éclat, la rayonnante Sophie Théodose nous ouvre les portes de son atelier situé au numéro 11 de la rue Saint-Jacques à Saint-Germain-en-Laye.

Tous en scène : Qu’est-ce que l’enluminure ? En quoi consiste votre métier ?

Sophie Théodose : L’enluminure est une technique de peinture médiévale qui consiste à peindre sur un support, généralement du parchemin de chèvre, avec des pigments naturels et en ajoutant souvent des feuilles d’or. Dit comme cela, cette technique semble simple, elle demande néanmoins une certaine technicité et un long apprentissage pour en maîtriser les rouages. Au mot enluminure, j’ajoute la notion contemporaine pour situer cette technique dans le monde actuel. La religion et le Moyen Âge étaient intimement liés, au point où technique et style ne faisaient plus qu’un. De nos jours, la technique peut être totalement dissociée sans perdre sa beauté.
© Sophie Théodose 
TES : Pourquoi votre métier porte-t-il ce nom ?
S.T. : C’est un joli jeu de mot, au propre comme au figuré. Au Moyen-Âge, enluminer c’était mettre en lumière un texte par des miniatures qui l’expliquent et par de riches décors dorés qui ennoblissaient le codex. Il en est de même aujourd’hui à ceci près que le texte n’est plus nécessaire.
TES : Quelle est l’origine de cet art ?
S.T. : Pour l’Europe moyenâgeuse, principalement chrétienne dans sa partie ouest, l’enluminure est le résultat d’un long processus de création qui prend racine dans l’antiquité et l’art byzantin. Il y a eu scission entre Europe occidentale et orientale mais toujours avec un terreau religieux. Il y a par exemple de très belles enluminures Éthiopiennes. Pour l’Asie, les origines sont différentes même si curieusement les techniques sont similaires (les miniatures indiennes). En tout cas une chose est sûre : histoire, religion et art sont à cette époque étroitement liés.
© Sophie Théodose 
TES : Quels sont vos outils de travail ? Sur quels matériaux exprimez-vous votre art ? Et pourquoi ceux-là spécifiquement ?
S.T. : Je travaille principalement sur du parchemin, qui est une peau animale. Au départ, cette peau est un vulgaire déchet qui est valorisé par le travail du parcheminier. Quand il arrive à l’atelier, le parchemin est brut. Je dois finir les traitements selon l’utilisation que je veux en faire. Par exemple, si je veux le peindre, je dois poncer la peau avec un mélange de trois poudres (sandaraque, os de seiche et ponce de soie). Lorsque j’ai commencé l’enluminure, je n’avais pas la moindre idée de l’importance du support, je voyais uniquement le côté décoratif de la peinture. La découverte du parchemin lors de mon apprentissage a été une véritable révélation ! Maîtriser le parchemin est un travail à part entière, une source d’inspiration aussi. C’est un matériau luxueux, noble et vivant qui respire, qui réagit à l’hygrométrie, au toucher sensuel. Ignorer ses propriétés, c’est s’amputer de tant de richesse et de possibilités. Les rendus semblent infinis tant cette matière est complexe.
TES : Chaque métier a ses propres éléments de langage, quels sont les vôtres ?
S.T. : Je peins à la tempera, à la goutte parfois, avec des pinceaux en poil de martre et je trace les cernes à la plume de bécasse ou à la plume acier. Je pose la feuille d’or sur mordant au jour frisant ou sur assiette et le gesso que j’emploie est « fait maison » à la colle de peau ; je brunis l’or à la pierre d’agate. Mes outils sont un peu ceux d’un peintre, d’un doreur, d’un relieur voire parfois même d’un maroquinier ou d’un ébéniste… Quelle chance j’ai !

La tempera : une peinture à base de jaune d’œuf. Cette peinture sèche très vite. J’ai mis au point ma propre recette avec d’autres ingrédients dont de la gomme arabique qui sèche moins vite. La gouache extra-fine est vraiment une belle alternative car elle est composée aussi de gomme arabique.

A la goutte : signifie que je mets beaucoup de peinture assez liquide sur mon pinceau et quand une goutte tombe sur mon support je la guide sans l’étaler. Je n’appuie pas, je fais glisser.

Les cernes : ce sont les contours noirs qui caractérisent une étape du travail de l’enluminure.

Le mordant : une sorte de colle liquide qui permet de poser l’or à plat.

Au jour frisant : posez une feuille de papier sur la table; penchez-vous et mettez vous de façon à la voir de profil – juste la tranche – c’est une bonne façon d’éviter les reflets gênants et de voir si le mordant est bien posé régulièrement. Au contraire, l’assiette est ce qui sert à poser l’or en relief avec un gesso : sorte de pâte un peu liquide qui se pose à la goutte.

Le gesso : peut être acrylique ou fait maison selon des recettes très artisanales et quasi « secrets de grand-mère ». Un des ingrédients qui le composent est la colle de peau (une colle obtenue par cuisson de peaux animales), colle de peau de poisson, de lapin, d’os ou de parchemin… Les ébénistes et les doreurs les utilisent aussi beaucoup. 
© Sophie Théodose 
TES : Votre travail est-il sujet à des anecdotes particulières ?
S.T. : Lors d’un salon Maison & Objet, un visiteur italien intéressé par une de mes pièces m’a demandé où était l’interrupteur ! J’ai mis cette méprise sur le fait que ce monsieur étranger parlant peu le français confondait enluminure et luminaire. Depuis ce jour, j’ai décidé de présenter également des luminaires enluminés : la boucle est bouclée ! Par temps d’orage, je ne peux pas travailler l’or. Erreur de débutante la veille, j’avais posé mon gesso sur le parchemin et normalement il devait être sec. Or il est important de respecter et de tenir compte du « temps qu’il fait ». Ce jour-là, météo exécrable : orage d’été, temps bien chaud et humide, le parchemin est devenu complètement mou et le gesso poisseux. La feuille d’or était littéralement absorbée par le gesso et l’agate s’enfonçait dans le gesso… Catastrophe ! J’ai tout essayé pour activer le séchage, j’ai fini dans la cuisine sous la hotte aspirante… Un vrai gag jamais renouvelé ! (Rires)
TES : Comment et pourquoi vous êtes-vous orientée vers ce métier ?
S.T. : Mon orientation est en fait une reconversion. Jeune, je voulais faire les beaux-arts, être tailleur de pierre, archéologue, restauratrice d’œuvres d’art… La vie en a décidé autrement, j’ai travaillé dans la haute couture puis dans la grande distribution jusqu’à ce que je décide de changer. Depuis toujours, je suis passionnée par l’art roman, il était évident pour moi de me former à l’enluminure qui a toujours été sous-jacente finalement dans ma vie. Issue d’une famille catholique pratiquante, j’allais régulièrement à l’église et j’avais sous les yeux toutes les beautés architecturales et picturales ! On peut presque parler d’un “processus d’infusion visuelle”.
TES : Comment est née votre rencontre avec ce métier et votre matière de prédilection ?
S.T. : Elle n’est pas née puisque j’ai l’impression que je l’ai toujours eue en moi. Je devrais plutôt dire que je me suis alimentée depuis toute petite en lisant, en dessinant, en étant curieuse de tout et surtout manuelle. Ma formation a aidé à la révéler et à mettre tout en marche. Mais le « choc » a vraiment été la découverte du parchemin pendant ma formation chez un maître enlumineur, Mr Benoit Cazelles à Lisieux. Au début, j’avais même peur d’y toucher pour ne pas l’abîmer.
TES : Un mot ou une émotion qui décrit votre métier :
S.T. : Humilité et Plénitude !
TES : Quelle est la réalisation la plus étonnante que vous ayez réalisé ?
S.T. : Mon dernier chantier : la restauration d’un dressing composé de 17 portes gainées de parchemin (recto/verso). J’ai réussi à sauver tous les panneaux de parchemin, je n’ai remplacé que les champs déchirés. Sinon, pour la partie création, une tête de lit king size « le pouvoir des fleurs » entièrement gainée et enluminée.
TES : Votre approche combine une technique ancestrale et une interprétation par votre style unique. Comment s’est construit votre style ? Et cette volonté de travailler le parchemin en volume ?

S.T. : Cela fait 15 ans que je travaille. Je remets mon métier en question autant que possible. J’accueille les remarques et les critiques (même si cela ne fait pas toujours plaisir) et j’essaye d’en tirer parti. J’essaye aussi de prendre du recul, de m’entourer et d’écouter. Bref, un gros melting pot qui fait qu’au fur et à mesure il est devenu évident que l’enluminure devait sortir des livres pour aller se poser sur d’autres objets de décoration comme le mobilier par exemple.
Le volume est venu de mon ennui de peindre toujours sur une surface plane et du parchemin lui-même qui, à l’état naturel, « bouge ». En fait, je l’ai désacralisé et je le traite comme j’ai envie de le traiter : collé, mouillé, nature, découpé, frangé, roulé, tout en tenant compte de ses particularités et de sa nature. On peut presque dire que je ne travaille pas dessus, mais avec du parchemin !

© Sophie Théodose 
TES : Quelles sont vos sources d’inspirations ?
S.T. : Tout… et c’est compliqué de faire le tri. Par exemple, une exposition va me mettre dans une sorte de transe qui va générer tellement d’inspirations et d’idées que ça peut en devenir angoissant ! Plus rationnellement, la terre et l’eau me fournissent tout ce qu’il me faut en matière de réflexion.
TES : Où peut-on admirer vos créations ? Et se les offrir ?
S.T. : Je suis représentée par la Galerie French Arts Factory et par Tout un Art Agency. Dès que cela sera possible, j’aurai le bonheur d’exposer à Révélations au Grand Palais, et si jamais cela n’est pas abandonné, à la Biennale Homo Faber à Venise (puisque je suis référencée par la Michel Angelo Fondation). Sinon dès que possible, je retourne au SIPC : Salon du Patrimoine au Carrousel du Louvre.
TES : Ouvrez-vous au public de façon régulière ?

S.T. : J’accueille volontiers sur rendez-vous à l’atelier. J’insiste vraiment sur la prise de rendez-vous pour être réellement disponible au moment de la visite. Il y a un temps pour travailler et un temps pour recevoir.

TES : Qu’est ce que le luxe pour vous ?
S.T. : La liberté de création et prendre le temps de fabriquer.
TES : La question que l’on vous pose le plus souvent ?
S.T. : La question qui me fait bondir et qui me met systématiquement de mauvaise humeur : Et vous en vivez ? Et par pitié, ne pas confondre loisirs créatifs et la profession d’artisan d’art !
TES : Que recommanderiez-vous à des personnes qui souhaiteraient s’orienter vers votre métier ?
S.T. : De bien s’entourer, se préparer et ne pas lésiner sur toutes les formations possibles y compris transversales. Et bien sûr, de travailler !
TES : Quelles sont les formations ? Recommanderiez-vous une formation en particulier ?
S.T. : Il existe une école à Angers mais je préfère réserver mon avis. Sinon, il y a pas mal d’enlumineurs qui donnent des stages et des cours dans des associations si on veut pratiquer l’enluminure dilettante. Pour ceux qui veulent absolument en faire leur métier, je pense sincèrement que les arts appliqués sont une bonne base. Ensuite, il faudra trouver des professionnels qui voudront bien vous former sur le tas (comme j’ai eu la chance de le faire). Ne jamais arrêter de se former car on n’a jamais fini d’apprendre !
TES : Quelles sont les qualités indispensables dans votre métier ? Celles qui s’apprennent, celles qui sont innées ?
S.T. : Patience et passion. Avec ça, on a déjà un bon bagage. Savoir regarder et analyser, cela s’apprend. Savoir ressentir, cela est inné.
TES : Quels types de structures emploient ?
S.T. : Des musées parfois, des maisons d’éditions pour la partie illustration, de grandes maisons de luxe pour notre savoir-faire, des collectionneurs, des entreprises de calligraphie (type Graphiplus).
TES : Quelques suggestions de lecture / médias / culture ?
S.T. : Un de mes premiers livres : Clémence et la couleur des choses, de Jeanne Develle. Créatrices, l’émancipation par l’art, de Marie Jo Bonnet ed Ouest France. Mon nom est rouge, d’Orhan Pamuk.
TES : Enfin, recrutez-vous ? Si oui, quels types de postes sont à pourvoir ? Quel serait le profil du candidat idéal ?

S.T. : Je cherche le couteau suisse ! Il faut savoir garder son calme, être à l’écoute, être peintre dessinateur et designer, transporteur, doreur, commercial, comptable et résistant ! Cela vous dit ?

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