Les Assises du Temps Perdu : quand le design rencontre la littérature

Rencontre avec Anthony Guerrée,

designer de mobilier

26 Avril 2021 

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De nature créative et enthousiaste, Anthony Guerrée suivra ses intuitions pour donner vie à ses ambitions. Animé par la volonté de créer, du haut de ses quinze ans, il décidera de rejoindre une formation spécialisée dans les arts appliqués. Sa détermination le conduira à poursuivre une double formation de prestige sur les bancs de l’École Boulle et de l’IAE Gustave Eiffel.
Son savoir-faire, conjugué à son intérêt marqué pour la littérature, le mèneront à la réalisation d’assises aussi créatives que poétiques : Les Assises du Temps Perdu. Grâce à Anthony, vous allez en découvrir davantage sur le métier de designer, métier qui, en mêlant connaissances techniques approfondies et curiosité affutée, offre de multiples opportunités à celui qui sait les saisir.
N’en disons pas plus, Anthony Guerrée revient aujourd’hui en détail sur son parcours, dévoile les coulisses de son métier et partage ses conseils aux aspirants designers !

Assise Albertine, Exposition Les Assises du Temps Perdu, 2021, Cornette de Saint-Cyr © Roland Tisserand

Portrait d’Anthony Guerrée
©
Alexis Leclercq

Tous en scène : Pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre parcours ? Avez-vous toujours su que vous vous destiniez au métier de designer ?

A.G. : Je m’appelle Anthony Guerrée, j’ai 34 ans et je suis designer de mobilier. J’ai toujours aimé dessiner et j’ai très tôt été attiré par la création, sans savoir avec précision vers quel domaine m’orienter au départ. Cela pouvait aussi bien être la mode, le graphisme ou le design. Ce qui était sûr, c’est que je voulais créer ! J’ai donc fait un Bac Arts Appliqués : une classe académique proposant une formation en trois ans à partir de la seconde. A l’âge de quinze ans, j’ai ainsi quitté le cocon familial, au fin fond de la Normandie, afin de rejoindre cette formation à Caen. Ces années ont été très enrichissantes. C’était formidable de toucher à tous les domaines de la création. Cela m’a permis de réaliser que ce qui m’intéressait le plus était le rapport au geste. J’ai décidé de m’orienter davantage vers les objets et le mobilier. Suite à ce bac, j’ai eu la chance d’intégrer l’École Boulle afin de poursuivre ma formation en BTS pendant quatre ans.
Je suis entré dans cette école en 2006, au moment où les enseignants ont commencé à proposer des partenariats avec des entreprises, ce qui a été intéressant pour la suite de mon parcours. Les projets étaient réalisés en collaboration avec des entreprises aussi bien artisanales qu’industrielles. Toutes les demandes étaient donc à la fois variées et très concrètes, ce qui donnait un caractère professionnalisant à notre formation. Cela nous a également permis de beaucoup voyager. Pour un partenariat avec le Club Med, j’ai par exemple eu l’occasion de partir aux Bahamas afin de réaliser un projet de chambre de luxe. Travailler directement sur place, en immersion dans l’univers du lieu et pouvoir l’analyser a été très enrichissant. J’ai également voyagé au Japon, pour un partenariat avec un artisan souffleur de verre de l’arrondissement d’Edogawa à Tokyo. Cette expérience a conditionné la suite de mon parcours. Nous étions logés au sein de la famille de ce souffleur de verre et travaillions directement dans son atelier à ses côtés. J’ai alors compris que je voulais défendre les savoir-faire et travailler dans l’univers de l’artisanat. Suite à l’Ecole Boulle, j’ai voulu faire le master luxe de l’université de Marne la Vallée afin de bénéficier d’une formation au luxe dans un environnement bénéficiant d’une grande variété de profils, aussi bien créatifs (stylistes, graphistes…) qu’issus de formations de gestions ou commerciales. Cette variété-là m’intéressait car je voulais apprendre à travailler et échanger avec d’autres vocabulaires. Un autre attrait de la formation à mes yeux était le stage de vente. J’ai ainsi pu réaliser un stage en boutique chez Chanel en joaillerie. C’était très formateur de voir comment les boutiques s’organisaient, découvrir le rituel de vente. Ce master m’a permis de nourrir ma curiosité en découvrant différents domaines.
Grâce mon double cursus, je suis ensuite entré chez Andrée Putman, une agence d’architecture d’intérieur, en tant que chef de projet. J’ai eu l’occasion de travailler sur des sujets créatifs et de dessiner du mobilier sur mesure pour des projets architecturaux. Sur certains projets, l’architecture influençait le design du mobilier. Sur d’autres, le mobilier impactait directement le projet global. J’ai également participé à des collaborations avec de grandes maisons d’artisanat comme Lalique par exemple. Après cinq ans chez Putman, j’ai souhaité entrer dans une maison d’édition afin de mieux appréhender toutes les étapes de la distribution d’une collection, en comprendre les enjeux logistiques et pouvoir suivre son implantation dans les points de vente. J’ai voulu rejoindre Delcourt Collection, afin de toucher à tous les domaines dans une maison à taille humaine. J’étais en charge du développement de la collection et j’avais également un portefeuille de clients, essentiellement des architectes. Cette double casquette me permettait de m’immerger dans les projets de mobilier sur mesure et de mieux appréhender le développement des points de ventes. En parallèle de mon expérience chez Delcourt, j’ai fait la lecture de Proust, ce qui m’a poussé à conceptualiser et réaliser un projet : j’ai dessiné une collection d’assises inspirée des personnages de la Recherche du temps perdu. Par déformation professionnelle, j’ai commencé à faire des plans à partir de mes dessins et les pièces sont peu à peu entrées en production. J’ai fini par quitter Delcourt afin de faire vivre ce projet. Je suis indépendant depuis septembre et nous avons réalisé notre première exposition en février chez Cornette de Saint Cyr en partenariat avec Atelier Jespers. Nous avons également publié un livre avec Bouclard un éditeur nantais. J’ai aussi plusieurs collaborations en cours avec des marques.

Exposition Les Assises du Temps Perdu, Cornette de Saint Cyr, 2021
©
Anthony Guerrée

TES : Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ce métier de designer architectural et de mobilier ?

A.G. : Ce que j’aime dans mon métier, c’est l’influence concrète que l’on peut avoir sur la vie des gens, sur les gestes du quotidien. Au-delà de l’esthétique, il est intéressant de comprendre la façon dont on interagit avec le mobilier et comment on peut avoir une influence sur le confort visuel et pratique des usagers.
Il s’agit d’un métier de curiosité et d’esthétique qui a aussi une forte dimension sociologique. C’est une profession à la croisée de plusieurs mondes, ce qui implique d’être très curieux. Sans être spécialisé dans tous les domaines, on peut avoir une sorte de méthode pour entrer dans de nouveaux univers. Il faut beaucoup se nourrir, cela peut être grâce à la littérature, dans mon cas, mais aussi via d’autres moyens. Il est essentiel de garder les yeux grands ouverts. C’est un métier où on a besoin de nourriture intellectuelle et où la curiosité est véritablement essentielle.
Je me nourris essentiellement grâce à la littérature mais aussi lors d’expositions ou de voyages. Il faut garder à l’esprit qu’il peut y avoir une porosité entre les univers. Les voyages professionnels peuvent permettre de découvrir une nouvelle culture. La découverte d’une nouvelle façon de cuisiner ou de recevoir peut aussi être une source d’inspiration pour un projet. On peut ainsi en apprendre autant dans une exposition que lors d’un dîner au restaurant. Il faut avoir une curiosité globale.

TES : Comment donner de la visibilité à ses créations en tant que designer ?

A.G. : Pour Les Assises du Temps Perdu, je tenais absolument à réaliser une exposition où les pièces seraient disposées ensemble de façon à créer une sorte de dialogue. J’ai préféré attendre d’avoir l’opportunité de faire une exposition physique avant de communiquer dessus, afin de pouvoir faire une sorte de lancement de cette collection. Je voulais pouvoir créer un véritable univers autour de ce projet.
La visibilité passe maintenant par les réseaux sociaux et notamment Instagram. Pour la suite, je suis en discussion pour développer des partenariats avec des points de ventes. Le challenge est maintenant de trouver les bons distributeurs capables de vendre ce type de produit et de les mettre en valeur. La visibilité passera par le succès commercial dans le futur.

TES : Quel a été votre plus grand défi professionnel ?

A.G. : Le fait de se lancer dans ce projet a été mon plus gros challenge. Cela a impliqué de quitter un certain confort et de faire des concessions matérielles non négligeables.
Chez Delcourt, l’ouverture de points de vente à l’étranger, notamment en Russie, a également représenté un défi de taille. Le choix des bons partenaires, qui allaient représenter la marque sur ce territoire, allait impacter l’entreprise sur le long terme. C’était une décision à la fois commerciale et humaine. Je suis heureux de constater que les partenariats que j’ai initiés sont encore en cours dans ces marchés en plein essor.

TES : Dites-nous en plus sur vos assises. Quelles ont été vos sources d’inspirations ?

A.G. : J’ai choisi dix personnages dans la Recherche. Je voulais vraiment faire des assises car c’est pour moi le meuble qui donne le plus d’indications sur qui on est. Il y a le dessin mais il y a aussi la façon dont on l’utilise. La façon dont on s’assoit est une sorte de posture sociale : qu’est-ce que l’on véhicule en s’essayant ? On peut s’asseoir plus ou moins proche du sol, plus ou moins incliné. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu faire des chaises plutôt qu’une autre typologie de mobilier.
Réaliser des assises était aussi une façon d’asseoir les personnages. Ce livre m’a tellement marqué que je voulais que ma vision des personnages, qui est une vision très subjective, soit figée. C’est comme si j’avais créé une sorte de salon où les personnages communiquent les uns avec les autres. J’ai ensuite fait des dessins, bien précis, pour représenter certains de leurs traits de caractères et j’ai aussi travaillé sur des choix de matières. Les chaises n’ont pas toutes les mêmes essences de bois ni les mêmes finitions. On peut cependant retrouver certaines similitudes, certains codes, notamment par rapport aux sections de bois.

Vidéo de l’exposition Les Assises du Temps Perdu, 2021, Cornette de Saint-Cyr © Anthony Guerrée

Un aperçu du cahier de recherche d’Anthony Guerrée pour son projet Les Assises du Temps Perdu
© Anthony Guerrée


Certains passages bien précis m’ont énormément inspiré. Pour la chaise Saint-Loup, qui est une chaise escabeau, j’ai tiré mon inspiration de la scène où Saint-Loup, au restaurant, escalade des chaises et une banquette pour apporter son manteau au narrateur qui a froid. C’est devenu une sorte d’acte chevaleresque, de geste héroïque de la part de Saint-Loup, qui est applaudi par toute la foule du restaurant. Je voulais réaliser une chaise escabeau pour rendre hommage à ce passage. Je souhaitais également faire un clin d’œil au fait que Saint-Loup, grand aristocrate, qui appartient à la famille de Guermantes, fait entrer le narrateur dans son monde. Je tenais à illustrer cette notion d’ascension sociale. Chacune de ces assises représente le sens que me fais d’un passage ou la vision plus globale que j’ai d’un personnage.

Assise Robert de Saint-Loup, Exposition Les Assises du Temps Perdu, 2021, Cornette de Saint-Cyr © Roland Tisserand

TES : Avez-vous fait appel à des artisans pour travailler sur ce projet ?

A.G. : J’ai eu la chance de choisir les personnes avec qui je voulais travailler. J’ai notamment fait appel à trois maisons d’artisanat différentes. J’ai travaillé avec Racines Ateliers, un atelier artisanal d’ébénisterie et de tapisserie, basé au Mans. J’ai aussi réalisé une chaise avec la Maison Drucker la plus ancienne maison de rotin française, en Picardie. Ils ont conçu les chaises du Flore et du Deux-Magots par exemple. La chaise Albertine a quant à elle été réalisée en Écosse, par un artisan des îles Orkney : Kevin Gauld. Pour cette assise, je voulais un tressage de paille d’avoine et de corde de lin, qui est un savoir-faire vernaculaire à cette île dépourvue d’arbres. Les habitants ont conçu leurs chaises à partir de matériaux comme le bois flotté et la paille et ont ainsi crée une typologie de chaises spécifiques. Il y a encore quatre artisans qui fabriquent ces chaises sur les îles Orkney J’ai découvert le travail de l’un d’entre eux sur Instagram et j’ai donc naturellement voulu m’associer avec lui pour la chaise Albertine.

TES : En quoi les mots sont importants dans votre métier ?

A.G. : Communiquer avec des plans est un vrai langage. C’est une langue que l’on a en commun avec les artisans. Le vocabulaire est important, si on manque de mots, cela peut créer des malentendus qui impacteront la fabrication de façon négative.
Il y a beaucoup de discussions et d’échanges à avoir dans chaque projet. Les connaissances techniques sont donc très importantes. Notre enseignement nous donne des bases théoriques mais c’est en travaillant que l’on apprend à échanger. Les connaissances techniques se peaufinent au contact des artisans.

TES : Trois exemples de mots techniques de votre profession ?

A.G. : Il y a beaucoup de mots techniques dans ce métier. Par exemple le chanfrein qui est le fait de casser une arrête avec un angle oblique. Un congé, qui est l’inverse du chanfrein consiste à arrondir un angle. La feuillure est une entaille dans le bois pour pouvoir par exemple placer une feuille de cuir au milieu. J’ai réalisé beaucoup de feuillure sur le projet afin de placer le cuir sur les chaises. Il s’agit de vocabulaire de fabrication. Mais on trouve aussi le même type de mots dans la conception. C’est le cas pour chanfrein et congé sur les logiciels de conception 3D par exemple.
Je n’envisage pas le métier de designer sans la fabrication. Si certains préfèrent la conception, j’aime bien aller jusqu’au bout et assister à la fabrication. Pour moi, ce métier est le mélange de compétences techniques et de curiosité intellectuelle. On peut imaginer beaucoup de choses mais il faut aussi savoir leur donner vie. Savoir échanger avec les artisans et faire part de sa vision est primordial. Communiquer avec des plans est un langage très précis.

TES : Quelle est votre journée type aujourd’hui ?

A.G. : La création ne dépasse pas dix à vingt pour cent de ma journée. Je partage le reste de mon temps entre la communication et la partie commerciale. On passe parfois plus de temps à envoyer des e-mails qu’à dessiner, mais cela ne me pose pas de problème car j’ai toujours aimé être sur tous les fronts, toucher un petit peu à tout. Je sais que certaines personnes qui se lancent peuvent se sentir frustrées vis-à-vis de cela. Mais en même temps, il est impossible d’être créatif toute la journée. C’est bien aussi d’aborder des sujets plus pratiques, presque mathématiques, de travailler sur une liste de prix avant de revenir à des choses plus artistiques par la suite. Il faut que la création reste un moment de respiration.
Dans l’un de mes précédents postes où je devais rester créatif en permanence pendant certaines périodes, je me suis vite rendu compte qu’il est impossible de créer sur commande et qui à force de devoir être créatif, on finit par ne plus l’être.
L’idée c’est de pouvoir alterner, laisser l’esprit se nourrir et se reposer sur d’autres tâches et travailler en fonction de sa propre inspiration, en se forçant un peu bien sûr parfois. J’aime cette idée de faire des tâches concrètes puis d’avoir ces moments de respiration créative. Pour moi, la création doit rester un moment de respiration.

TES : Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui souhaiterait s’orienter vers le métier de designer ?

A.G. : Je dirais qu’il ne faut pas avoir de complexe, qu’il ne faut pas hésiter à frapper à des portes, à échanger et à questionner des personnes de différents milieux. Ne pas avoir peur d’aller demander des stages, même auprès de grandes agences ou de grands noms. Il ne faut pas se laisser intimider, ne pas hésiter à essayer même si on peut parfois se heurter à un mur. Je pense que les étudiants qui s’en sortent le mieux sont ceux qui sont les plus curieux et qui persistent et qui cherchent à faire des rencontres. Des gens qui assistent à des conférences et qui essayent de discuter avec les intervenants. L’important est de persister, de provoquer la rencontre. Il ne faut pas attendre que les choses arrivent d’elles-mêmes mais aller vers l’autre et frapper à toutes les portes.

TES : Quel serait le profil du candidat idéal si vous deviez recruter ?

A.G. : Une personne qui viendrait vers moi. Lors d’une candidature, je pense qu’il est important de parler de l’entreprise et pas seulement de son profil. Il faut faire l’effort d’imaginer le point de rencontre entre les deux. On voit beaucoup de personnes qui ne parlent que de leur parcours sans évoquer l’adéquation de leur profil avec l’entreprise et la vision qu’ils en ont.
Je sais que cela représente un travail conséquent d’écrire à beaucoup de personnes quand on recherche un emploi. Je pense qu’il vaut mieux faire moins de candidatures mais faire l’effort d’être très ciblé dans son message, d’autant plus que les outils actuels permettent de s’adresser facilement à un plus grand nombre de personnes. Il faut en profiter.

TES : Pour conclure cet échange, je ne voulais pas vous laisser partir sans vous poser ces trois questions issues du questionnaire de Proust ?

Quelle est votre devise ?

A.G. : « Bien faire et laisser dire ». C’est une devise reprise par beaucoup d’artisans. En effet, je pense qu’il faut se concentrer sur son savoir-faire, essayer de bien faire et laisser les autres commenter…

Votre héros fictif ?

A.G. : Le narrateur de la Recherche. Pas très original mais pourtant vrai!

Votre héros réel ?

A.G. : René Char, à la fois pour son apport à la littérature en tant que poète mais aussi pour son engagement en tant que résistant et pour la façon dont il a réussi à gérer ces deux aspects de sa vie. Un vrai géant !

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