L'Art de la Plume

Rencontre avec Julien Vermeulen

Directeur Artistique et Plumassier

22 Mars 2021 

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Levée de rideau sur le métier de plumassier, un métier d’art, un métier d’exception.
Julien Vermeulen fait ses armes au sein des maisons Jean-Paul Gaultier et Lemarié (groupe Chanel).
Son audace, sa passion et ses ambitions le conduiront à réaliser des performances hors du commun tout en saisissant des opportunités. Il accordera la teinture d’une plume d’oiseau de paradis au blond de Nicole Kidman, rencontrera Pierre Bergé à l’occasion d’un vernissage et consacrera 1 000 heures de travail à la réalisation d’un mur de plumes pour le Palais de Tokyo !
Julien Vermeulen fonde sa maison éponyme en 2014 et collabore avec les plus grands noms de la mode. Cet entrepreneur enthousiaste, passionné et engagé a pour ambition de mettre au point une filière d’approvisionnement de plumes 100% made in France.
Nous revenons sur son parcours, sa formation et son métier et découvrons les enjeux de la plumasserie de demain.

Tous en scène : Qu'est ce que la plumasserie ?

Julien Vermeulen : La plumasserie consiste à travailler la matière plume sous tous ses aspects. Auparavant, le métier se sub-divisait par type de plumes ou par type d’activité : certaines maisons ne travaillaient que la plume d’autruche, tandis que d’autres ne travaillaient que l’aigrette. Certaines se consacraient au nettoyage, d’autres encore uniquement à la teinture des plumes. Aujourd’hui, nous ne sommes plus suffisamment nombreux pour être aussi spécialisé, nous endossons tous les rôles. La France est le fleuron de la plumasserie, en 1914, il s’agissait de la quatrième économie du pays !  Tout s’est arrêté avec les deux guerres mondiales, l’arrivée de l’automobile et des transports en commun ; on ne peut plus porter un chapeau avec un panage d’autruche dans une voiture, il n’y a pas la place ! L’émancipation de la femme a joué aussi. La plume associée au cabaret et au french cancan a terni son image. Il a fallu beaucoup de travail pour rendre à la plume ses lettres de noblesse et l’intégrer dans un métier d’art et de luxe. En France, nous devons être une quinzaine de plumassiers. Quatre à cinq maisons plus ou moins importantes peuvent participer à une collection de haute-couture.

© Julien Vermeulen, Bulgari 

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C'est le nombre de travailleurs liés à la plumasserie, allant de l’éleveur au plumassier, que l’on comptait en 1914 !
TES : Qu’est-ce qui vous a orienté vers ce métier, comment s’y former ?

J.V. : Dans les années 60, ma grande tante était première main chez Dior. Elle m’a appris la couture et m’a sensibilisé à la perfection, au souci du détail. Initialement, je voulais m’orienter vers la maroquinerie et le soulier, j’ai initié mon parcours au sein de la maison Jean-Paul Gaultier. Ce créateur était l’un des seuls à maintenir les métiers d’art dans ses collections. C’est à cette occasion que j’ai rencontré la matière plume et le métier de plumassier. J’ai décidé de suivre un CAP de plumassier qui est encore enseigné à ce jour. Il n’y a plus qu’un seul lycée qui forme à ce métier, je pense qu’il s’agit de la seule formation au monde : il s’agit du lycée Octave Feuillet dans le 16ème arrondissement de Paris. J’ai opté pour une formation en alternance et ai rejoint la maison Lemarié, le plumassier de Chanel.

TES : Quelles sont les qualités indispensables au plumassier ?
J.V. : Il y a une notion importante qui peut être innée et qui ne s’apprend que difficilement : le souci du détail. La notion de « bon goût » est importante : la plume se trouve sur une crête entre le très beau et le super kitch. Il n’y a pas d’entre deux : soit le ton est juste et dans des « gammes du juste » soit c’est faux. Je dirais qu’il faut aussi être un peu fou ! (Rires) Fou pour s’orienter vers un métier quasiment disparu au XXIème siècle. De nos jours, on a plus de chance de rencontrer le succès dans la tech ! Enfin, je dirais qu’il faut être créatif, patient, minutieux, savoir être extrêmement souple car travailler pour le monde du luxe, c’est respecter des délais très courts, des changements d’avis en dernière minute.
TES : Quelle est la plume la plus surprenante que vous ayez travaillé ?
J.V. : Lorsque j’étais jeune apprenti chez Lemarié, le coiffeur John Nollet m’a demandé de relever un défi particulier : teindre une plume d’oiseau de paradis selon la couleur de cheveux de Nicole Kidman. Je ne disposais que de 30 minutes pour trouver la bonne couleur à appliquer sur une plume rare et fragile !
TES : Quelles sont les plumes que vous appréciez le plus ?
J.V. : J’apprécie particulièrement les plumes d’oies car elles permettent le plus d’explorations en termes de textures, technique, de formes. C’est une plume avec de très beaux reflets de lumière.
TES : Pourquoi avoir créé votre maison ?

J.V. : J’ai consacré un an et demi à la création de robes haute-couture de façon intensive. Je sentais que la plume pouvait être intégrée à tous les supports et secteurs. J’ai voulu apporter ma vision du métier et ai décidé de me lancer.
Cela fait sept ans que nous existons. Mon équipe est constituée d’une salariée à temps plein, une apprentie et un stagiaire. Je tenais à garder un lien étroit avec le lycée Octave Feuillet qui m’a formé et être un relais professionnel pour les élèves. Nous sommes une des seules maisons à le faire et nous essayons de prendre quasiment tous les élèves en stage au long de l’année.
On retrouve ici la notion de « maître et d’apprenti » car le CAP prépare à devenir ouvrier-plumassier mais la réalité fait qu’il doit y avoir en moyenne un seul poste par an qui se libère. De fait, beaucoup de jeunes sont partants pour l’aventure de l’entrepreneuriat. Cette notion n’est pas apprise à l’école. Sur les bancs de l’école, on apprend des fiches techniques mais pas forcément à créer, ni-même trouver des fournisseurs de matières premières ou des outils. Mon rôle est de donner un maximum de conseils aux étudiants sur la protection intellectuelle, les documents pour les douanes et les éléments juridiques.

TES : Etes-vous libre de vos créations ?

J.V. : Notre travail nous permet une grande liberté de création. On retrouve deux typologies de clients. Julien Fournié est, par exemple, de ceux qui sont experts des métiers d’arts. Lorsqu’il m’envoie un croquis, je sais déjà quelle plume utiliser de même que la technique à employer. D’autres maisons nous proposent des briefs beaucoup plus généralistes avec des mots clefs comme « graphique » « sexy » « vaporeux », on peut alors proposer des pistes.
Deux fois par an, nous proposons des collections d’échantillons, de matières et de couleurs qui servent également de base de réflexion à nos clients.
En parallèle, les tableaux que je crée me permettent de m’extraire de toutes les contraintes du corps, du mouvement. Cela permet d’explorer d’autres choses.

TES : Que raconte le logo de la maison Vermeulen ?

J.V. : Nous tenions à aller à contre-courant des logos qui se font en ce moment : c’est-à-dire la simplification des polices, uniformisation de capitales noires sur fond blanc. Nous avons opté pour un logo complètement baroque façon Versace. Je tenais vraiment à avoir un blason : j’aime les symboles et les images…

C’est un logo bourré de symboles !
Nous retrouvons Janus, le dieu de la création. C’est un dieu à deux visages, c’est le dieu du futur et du passé. Cela fait écho à notre métier : à la fois très ancien, traditionnel et en constante recherche et innovation. Janus est aussi le dieu du commencement et de la fin, comme les projets que l’on prend dès la naissance au niveau de la recherche jusqu’aux podiums !
Dans ses cheveux, nous trouvons des rameaux et des boutons de fleurs de jasmin. Le jasmin symbolise le beau. Je trouvais cela amusant de projeter des idées qui éclosent sur ta tête tel un filet de neurones !
Le tout est serti dans un hexagone, indiquant l’origine française.
Nous avons été accompagnés par l’artiste et dessinatrice Émilie Abou dont le coup de crayon est remarquable ! Nous avons ensuite travaillé avec un graphiste, je tenais à un rendu léché et visuellement intriguant !

TES : Quelles traditions perpétuez-vous ? Avez-vous des croyances ou des anecdotes propres à celle de la plumasserie ?
J.V. : Le vocabulaire du plumassier est unique ! On retrouve des noms de plumes techniques, par exemple quand une autruche est très gonflée et fournie : on la qualifie de « mouflue ». Lorsque l’on torsade les plumes au-dessus de notre vieille machine à vapeur, on dit que l’on les « frimate ». Les plumes portent des noms en fonction de leur position sur l’oiseau. Ce ne sont pas des termes d’ornithologie mais des noms propres à la plumasserie.
TES : A l’image du cuir et de la fourrure, la matière première provient d’animaux. Comment intégrer les problématiques écologiques ?
J.V. : On ne peut pas faire de plumes synthétiques, la structure de la plume est extrêmement complexe, il est impossible de faire des substituts crédibles. Contrairement à la fourrure et au cuir, nous faisons du recyclage de l’industrie alimentaire, les plumes sont destinées à être incinérées ou transformées en engrais. Nous faisons finalement du recyclage car nous avons le droit d’utiliser exclusivement les plumes d’oiseaux élevés pour leur viande. Tous les plumages d’oiseaux exotiques sont prohibés. Notre panel est celui d’oiseaux de basse-cour. Notre savoir-faire de sculpture et de teinture permet de créer des œuvres extraordinaires à partir d’un matériau simple. Dans une optique de traçabilité et de responsabilité nous avons pour ambition de mettre au point une filière 100% made in France. Afin de nous procurer les plumes directement chez les éleveurs, nous sommes en train de créer un laboratoire visant à stériliser les plumes dans les normes. Ceci est à ce jour très compliqué pour des raisons sanitaires Française et Européennes. 
TES : Quels sont les enjeux auxquels l’avenir de la plumasserie doit se confronter ?
J.V. : La plumasserie de demain devra résister à une demande grand public et low cost. Certains métiers ne sont pas accessibles à tous, ce qui est notre cas car notre matière première n’est pas donnée. Cela prend beaucoup de temps pour réaliser de belles créations. La formation est compliquée, nous sommes formés à un métier dont les postes n’existaient presque pas il y a peu et les places sont chères. Si nous étions 200 plumassiers en France, j’ignore s’il y aurait du travail pour tout le monde !
TES : Comment votre activité est-elle impactée par la récente crise sanitaire ?

J.V. : Toutes les maisons de couture et de prêt-à-porter ont annulé les défilés donc nous avons eu peu de commandes “mode” cette année mais nous avons travaillé sur un projet de haute horlogerie avec Bulgari . Cette période a aussi été l’occasion pour moi de faire beaucoup de tableaux. Je travaille avec la galerie « maison Parisienne », une galerie itinérante qui expose dans les appartements d’hôtels particuliers ou bien des palaces.

TES : Qu’est-ce que le luxe pour vous ?

J.V. : Pour moi, le luxe, ce sont de belles matières, une vraie réflexion autour de l’objet, une histoire et un tout cohérent qui donne une émotion à la création. Cela est de plus en plus rare, je ne sais pas si le luxe existe encore vraiment : est-ce qu’un sac produit à 300 000 exemplaires, même s’il est fait en peau d’alligator, je ne sais pas si on peut le qualifier de produit de luxe par rapport à un soucis de détail. Par souci d’industrialisation, il y a toujours un compromis.
TES : Quel est votre relation au temps ?

J.V. : Lorsque je crée un tableau, mes mains répètent le même geste. Elles savent par réflexe ce qu’elles doivent faire, je n’ai plus besoin de penser et peux alors regarder des reportages en même temps ! Le tableau Black Wave de 2m² m’a demandé 120 heures de travail. Il s’agit en fait d’un échantillon du mur de 20m² que j’ai réalisé pour le Palais de Tokyo qui, lui, m’a demandé 1000 heures pour disposer 12 000 plumes. Lors des périodes de « rush » pour la couture, il y a une espèce de flottement, comme si j’étais en chute libre : je vois les minutes défiler à toute vitesse et, sachant que l’heure du défilé approche et je travaille sans relâche depuis 27 heures, il faut redoubler de courage !

Black Wave au Palais de Tokyo © Julien Vermeulen 

TES : Quels sont vos conseils pour les personnes aspirant à devenir plumassier ?

J.V. : Un millier de conseils, à commencer par celui de ne jamais rien lâcher ! C’est un milieu très dur, il faut être pugnace pour rencontrer les maisons, c’est la plus grande difficulté. Si l’on est très talentueux à 18 – 20 ans mais sans aucune expérience, personne ne t’ouvre la porte. Cela peut prendre jusqu’à deux ans avant de rencontrer des maisons. Il faut trouver les bons interlocuteurs. Pour essayer d’attirer l’attention d’une maison, j’avais offert un tableau spécialement créé pour elle. Le silence a été ma seule réponse. Il faut ruser, créer des opportunités, les saisir et ne jamais sous-estimer une occasion.

Cela a pris deux ans avant que nous puissions collaborer avec Saint Laurent. Je n’avais jamais eu de retour en les contactant directement, alors même que j’avais rencontré Pierre Bergé lors d’un vernissage. Il m’avait invité à visiter ses bureaux avenue Marceau. Je me souviens encore de lui assis derrière son immense bureau, avec le portrait de Saint Laurent signé Andy Warhol au-dessus de lui. J’étais émerveillé, je suis un grand fan de la maison. Cet échange n’avait rien donné. Un jour on m’a demandé d’ouvrir mon atelier pour une visite et il s’avère que le responsable des métiers d’arts de chez Saint Laurent était là ! Un an plus tard, ils m’ont contacté pour réaliser un petit galon de plume. Ce n’était pas très significatif. J’ai montré mes créations et cela a fini par marcher.

TES : Organisez-vous des portes ouvertes ?
J.V. : Habituellement, nous participons aux journées européennes des métiers d’art. C’est un moment que j’apprécie beaucoup, il s’agit d’un vrai temps d’échange avec le public. Les inscriptions viennent d’être lancées, j’espère que la situation le permettra.
TES : Enfin, quelques recommandations de lecture ?
J.V. : Je recommande « Luxe & co: comment les marques ont tué le luxe » de Dana Thomas. La thèse en doctorat de Giulia Mensitieri, étudiante en sociologie « Le plus beau métier du monde » ; il s’agit d’une étude sociologique sur la mode, sur ce qui pousse les gens à travailler dans la mode et ce que cela implique.

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